Qui parle l’arabe littéraire ?

Qui parle l’arabe littéraire aujourd’hui ? La question paraît évidente. Pourtant, dans les 22 pays du monde arabe, presque personne ne parle al-fuṣḥā au quotidien. Pas dans la rue, pas en famille, pas avec ses enfants. Et pourtant, c’est la langue officielle, la langue des médias, la langue des livres. Ce paradoxe a un nom : la diglossie. Décryptage par Hassan Bazzin, formateur en arabe littéraire depuis plus de dix ans.

Qui parle l'arabe littéraire dans les médias panarabes : Al Jazeera, BBC Arabic, France 24
Dans les médias panarabes, l’arabe littéraire est la norme. Dans la rue, c’est le dialecte qui domine.

1. Une question trompeusement simple

« Qui parle l’arabe littéraire ? »

Cette question, souvent posée par les non-arabophones, repose sur une présupposition implicite : qu’il existerait une continuité naturelle entre la langue parlée au quotidien et la langue écrite formelle.

Or, dans le cas de l’arabe, cette continuité n’existe pas. La langue arabe ne se présente pas comme un bloc homogène, mais comme un système hiérarchisé de variétés linguistiques, aux usages socialement codifiés.

D’un point de vue strictement linguistique, la réponse la plus rigoureuse est la suivante :

personne ne parle l’arabe littéraire comme langue maternelle.


2. La diglossie arabe : bien plus qu’une simple coexistence

2.1. La diglossie selon Ferguson : un point de départ, non une fin

Charles A. Ferguson définit la diglossie comme la coexistence de deux variétés d’une même langue :

  • une variété High (H), utilisée dans les contextes formels,
  • une variété Low (L), utilisée dans la vie quotidienne.

Mais le cas arabe dépasse largement ce schéma binaire.

« Arabic diglossia is not merely a functional division, but a deeply internalized linguistic ideology. »

— J. Fishman, Bilingualism with and without Diglossia, 1967.


2.2. Une diglossie « étendue » et stratifiée

Les linguistes contemporains parlent aujourd’hui de diglossie étendue (extended diglossia), voire de continuum diglossique.

Dans les faits, il n’existe pas seulement :

  • un dialecte,
  • et un arabe littéraire,

mais une multiplicité de niveaux intermédiaires :

  • dialecte familial,
  • dialecte urbain,
  • dialecte régional nivelé,
  • arabe dialectalisé des médias,
  • arabe standard simplifié,
  • arabe standard soutenu.

Badawi (1973) identifie cinq niveaux fonctionnels de l’arabe contemporain, allant du dialectal populaire à l’arabe classique littéraire.

L’arabe est donc moins une langue à deux pôles qu’un espace linguistique en tension permanente.


3. L’arabe dialectal : langue première, langue du vécu

3.1. Une langue acquise naturellement

L’arabe dialectal est :

  • acquis dès la petite enfance,
  • transmis par la famille,
  • profondément lié à l’identité régionale et affective.

Il ne s’apprend pas à l’école, mais par immersion sociale.


3.2. Une langue légitime mais socialement minorée

Longtemps, les dialectes ont été décrits comme des formes « dégradées » de l’arabe classique.

Cette vision est aujourd’hui rejetée par la linguistique moderne.

« Dialects are not corruptions of the standard; they are natural linguistic systems with their own rules. »

— Versteegh, 2014.

Cependant, dans l’imaginaire collectif, le dialecte reste associé :

  • à l’oralité,
  • à l’intime,
  • parfois au « manque d’éducation ».

3.3. Fragmentation dialectale et intercompréhension

La variation dialectale est telle que deux arabophones éloignés géographiquement peuvent ne pas se comprendre du tout sans recours à l’arabe standard.

Ce phénomène est particulièrement marqué entre :

  • le Maghreb,
  • et le Machrek.

4. L’arabe littéraire : une langue apprise, normée, institutionnelle

4.1. Une langue sans locuteurs natifs

L’arabe littéraire :

  • n’est jamais la langue de la maison,
  • n’est jamais la langue de l’enfance,
  • n’est jamais la langue de la spontanéité.

Il est appris après l’acquisition du dialecte.

« Modern Standard Arabic is acquired through schooling and literacy, not through natural exposure. »

— Versteegh, 2014.


4.2. Une langue de pouvoir symbolique

L’arabe littéraire est associé à :

  • l’école,
  • l’État,
  • la religion,
  • la légitimité intellectuelle.

Il fonctionne comme un capital symbolique (au sens de Bourdieu) : le maîtriser, c’est accéder à des sphères de prestige.


4.3. Une compétence inégalement répartie

Tous les arabophones ne maîtrisent pas l’arabe littéraire au même degré.

Cette maîtrise dépend :

  • du niveau de scolarisation,
  • de l’exposition à l’écrit,
  • du contexte sociopolitique du pays.

5. Diglossie et insécurité linguistique

5.1. Le sentiment de « mal parler »

Beaucoup d’arabophones éprouvent une forme d’insécurité linguistique :

  • peur de « mal parler » l’arabe littéraire,
  • sentiment que la langue standard est inaccessible,
  • autocensure à l’oral formel.

Cette situation est bien documentée en sociolinguistique arabe.


5.2. L’arabe littéraire perçu comme langue étrangère

Pour certains locuteurs, l’arabe littéraire est vécu comme :

  • artificiel,
  • scolaire,
  • étranger à l’émotion.

Cela ne signifie pas qu’il est inutile, mais qu’il est fonctionnellement distinct.


6. Conséquences pour l’enseignement de l’arabe

6.1. Une erreur fréquente chez les apprenants non natifs

Beaucoup d’apprenants pensent :

  • qu’apprendre l’arabe littéraire permet de parler « comme les Arabes »,
  • ou qu’apprendre un dialecte suffit à comprendre l’arabe écrit.

La diglossie rend ces deux hypothèses fausses.


6.2. Un choix pédagogique à expliciter

Tout enseignement sérieux de l’arabe doit répondre clairement :

  • quelle variété ?
  • pour quels usages ?
  • dans quels contextes ?

Ignorer la diglossie, c’est condamner l’apprenant à la confusion.


7. Que retenir ?

  • Non, l’arabe littéraire n’est la langue maternelle de personne.
  • Oui, il est indispensable à l’unité linguistique du monde arabe.
  • La diglossie arabe est structurelle, historique et durable.
  • Elle n’est ni un défaut ni une anomalie, mais une clé de compréhension.

8. Conclusion

L’arabe littéraire n’est pas une langue morte, ni une langue parlée au quotidien.

C’est une langue de médiation, de transmission et de référence.

À la question « Qui parle l’arabe littéraire ? », la réponse la plus juste est donc :

Ceux qui l’ont appris, ceux qui l’utilisent, mais personne ne l’a reçu comme langue maternelle.

Comprendre cela, c’est franchir un seuil essentiel dans la compréhension de la langue arabe.



FAQ — Qui parle vraiment l’arabe littéraire ?

L’arabe littéraire est-il une langue morte ?
Non. C’est une langue active à l’écrit, dans les médias, l’enseignement, l’administration et la littérature. Mais elle n’a pas de locuteurs natifs au sens strict : personne ne l’apprend en bavardant en famille. Tout arabophone l’apprend à l’école, comme une seconde langue.
Quelle est la différence entre arabe littéraire et arabe dialectal ?
L’arabe littéraire (al-fuṣḥā) est la langue formelle commune aux 22 pays arabes : médias, livres, écoles. Les dialectes (al-‘āmmiyya) sont les langues parlées au quotidien, différentes selon les régions (darija au Maghreb, levantin, égyptien, golfique).
Pour un débutant francophone, vaut-il mieux apprendre l’arabe littéraire ou un dialecte ?
Cela dépend de votre objectif. Pour lire le Coran, la presse, ou comprendre les médias panarabes : arabe littéraire. Pour parler avec votre famille au Maroc, en Algérie, au Liban ou en Égypte : un dialecte. La Méthode Jawad propose les deux selon vos besoins.
Les Arabes se comprennent-ils tous entre eux en parlant leur dialecte ?
Pas toujours. Un Marocain et un Irakien peuvent avoir du mal à se comprendre s’ils utilisent uniquement leur dialecte local. La fuṣḥā sert alors de langue de secours, comme l’anglais international. C’est une raison majeure pour laquelle l’arabe littéraire reste enseigné partout.
Peut-on apprendre l’arabe littéraire en autodidacte ?
Oui, mais avec un cadre. La phonologie de la fuṣḥā, sa grammaire (cas, modes, racines trilitères) et son écriture demandent une méthode structurée. Notre formation Lire et écrire en arabe littéraire est conçue pour les francophones débutants en autodidaxie.

Approfondir le sujet sur Méthode Jawad

La diglossie arabe a deux faces : l’arabe standard moderne (al-fuṣḥā) d’un côté, les dialectes arabes de l’autre. Pour les comprendre tous ensemble, l’Arabe par les médias enseigne à décoder les chaînes panarabes (Al Jazeera, Al Arabiya, BBC Arabic, France 24 Arabe), terrain où la fuṣḥā reste reine.

Pour situer cette diglossie dans son contexte culturel, vous pouvez lire notre article Qu’est-ce que l’arabité ?, qui explique pourquoi la langue est le ciment d’une identité partagée par 22 pays. Et pour découvrir comment la fuṣḥā a porté pendant cinq siècles le savoir mondial, l’article La civilisation arabo-musulmane remet l’arabe littéraire à sa juste place : celle d’une langue scientifique majeure de l’humanité.

Vous voulez maîtriser l’arabe littéraire, langue des 22 pays arabes et des médias panarabes ? Découvrez la formation Lire et écrire en arabe littéraire en 20 heures.

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Pour aller plus loin

  • Ferguson, C. A., Diglossia, Word, 1959
  • Fishman, J., Bilingualism with and without Diglossia, 1967
  • Badawi, E.-S., Levels of Contemporary Arabic, 1973
  • Versteegh, K., The Arabic Language, 2014
  • Suleiman, Y., The Arabic Language and National Identity, 2003

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