Qui parle l’arabe littéraire aujourd’hui ? La question paraît évidente. Pourtant, dans les 22 pays du monde arabe, presque personne ne parle al-fuṣḥā au quotidien. Pas dans la rue, pas en famille, pas avec ses enfants. Et pourtant, c’est la langue officielle, la langue des médias, la langue des livres. Ce paradoxe a un nom : la diglossie. Décryptage par Hassan Bazzin, formateur en arabe littéraire depuis plus de dix ans.

Réponse rapide
Personne ne parle l’arabe littéraire comme langue maternelle. L’arabe littéraire (al-fuṣḥā / Arabe Standard Moderne) est la langue formelle, écrite et institutionnelle des 22 pays arabophones, partagée par environ 400 millions de locuteurs. Mais aucun arabophone ne l’acquiert spontanément dans la rue ou à la maison : il s’apprend à l’école, dans les médias, à la mosquée et dans les livres. Dans la vie quotidienne, chacun parle son dialecte régional (darija marocaine, levantin, égyptien, golfique). Ce double registre s’appelle la diglossie.
1. Une question trompeusement simple
« Qui parle l’arabe littéraire ? »
Cette question, souvent posée par les non-arabophones, repose sur une présupposition implicite : qu’il existerait une continuité naturelle entre la langue parlée au quotidien et la langue écrite formelle.
Or, dans le cas de l’arabe, cette continuité n’existe pas. La langue arabe ne se présente pas comme un bloc homogène, mais comme un système hiérarchisé de variétés linguistiques, aux usages socialement codifiés.
D’un point de vue strictement linguistique, la réponse la plus rigoureuse est la suivante :
personne ne parle l’arabe littéraire comme langue maternelle.
2. La diglossie arabe : bien plus qu’une simple coexistence
2.1. La diglossie selon Ferguson : un point de départ, non une fin
Charles A. Ferguson définit la diglossie comme la coexistence de deux variétés d’une même langue :
- une variété High (H), utilisée dans les contextes formels,
- une variété Low (L), utilisée dans la vie quotidienne.
Mais le cas arabe dépasse largement ce schéma binaire.
« Arabic diglossia is not merely a functional division, but a deeply internalized linguistic ideology. »
— J. Fishman, Bilingualism with and without Diglossia, 1967.
2.2. Une diglossie « étendue » et stratifiée
Les linguistes contemporains parlent aujourd’hui de diglossie étendue (extended diglossia), voire de continuum diglossique.
Dans les faits, il n’existe pas seulement :
- un dialecte,
- et un arabe littéraire,
mais une multiplicité de niveaux intermédiaires :
- dialecte familial,
- dialecte urbain,
- dialecte régional nivelé,
- arabe dialectalisé des médias,
- arabe standard simplifié,
- arabe standard soutenu.
Badawi (1973) identifie cinq niveaux fonctionnels de l’arabe contemporain, allant du dialectal populaire à l’arabe classique littéraire.
L’arabe est donc moins une langue à deux pôles qu’un espace linguistique en tension permanente.
3. L’arabe dialectal : langue première, langue du vécu
3.1. Une langue acquise naturellement
L’arabe dialectal est :
- acquis dès la petite enfance,
- transmis par la famille,
- profondément lié à l’identité régionale et affective.
Il ne s’apprend pas à l’école, mais par immersion sociale.
3.2. Une langue légitime mais socialement minorée
Longtemps, les dialectes ont été décrits comme des formes « dégradées » de l’arabe classique.
Cette vision est aujourd’hui rejetée par la linguistique moderne.
« Dialects are not corruptions of the standard; they are natural linguistic systems with their own rules. »
— Versteegh, 2014.
Cependant, dans l’imaginaire collectif, le dialecte reste associé :
- à l’oralité,
- à l’intime,
- parfois au « manque d’éducation ».
3.3. Fragmentation dialectale et intercompréhension
La variation dialectale est telle que deux arabophones éloignés géographiquement peuvent ne pas se comprendre du tout sans recours à l’arabe standard.
Ce phénomène est particulièrement marqué entre :
- le Maghreb,
- et le Machrek.
4. L’arabe littéraire : une langue apprise, normée, institutionnelle
4.1. Une langue sans locuteurs natifs
L’arabe littéraire :
- n’est jamais la langue de la maison,
- n’est jamais la langue de l’enfance,
- n’est jamais la langue de la spontanéité.
Il est appris après l’acquisition du dialecte.
« Modern Standard Arabic is acquired through schooling and literacy, not through natural exposure. »
— Versteegh, 2014.
4.2. Une langue de pouvoir symbolique
L’arabe littéraire est associé à :
- l’école,
- l’État,
- la religion,
- la légitimité intellectuelle.
Il fonctionne comme un capital symbolique (au sens de Bourdieu) : le maîtriser, c’est accéder à des sphères de prestige.
4.3. Une compétence inégalement répartie
Tous les arabophones ne maîtrisent pas l’arabe littéraire au même degré.
Cette maîtrise dépend :
- du niveau de scolarisation,
- de l’exposition à l’écrit,
- du contexte sociopolitique du pays.
5. Diglossie et insécurité linguistique
5.1. Le sentiment de « mal parler »
Beaucoup d’arabophones éprouvent une forme d’insécurité linguistique :
- peur de « mal parler » l’arabe littéraire,
- sentiment que la langue standard est inaccessible,
- autocensure à l’oral formel.
Cette situation est bien documentée en sociolinguistique arabe.
5.2. L’arabe littéraire perçu comme langue étrangère
Pour certains locuteurs, l’arabe littéraire est vécu comme :
- artificiel,
- scolaire,
- étranger à l’émotion.
Cela ne signifie pas qu’il est inutile, mais qu’il est fonctionnellement distinct.
6. Conséquences pour l’enseignement de l’arabe
6.1. Une erreur fréquente chez les apprenants non natifs
Beaucoup d’apprenants pensent :
- qu’apprendre l’arabe littéraire permet de parler « comme les Arabes »,
- ou qu’apprendre un dialecte suffit à comprendre l’arabe écrit.
La diglossie rend ces deux hypothèses fausses.
6.2. Un choix pédagogique à expliciter
Tout enseignement sérieux de l’arabe doit répondre clairement :
- quelle variété ?
- pour quels usages ?
- dans quels contextes ?
Ignorer la diglossie, c’est condamner l’apprenant à la confusion.
7. Que retenir ?
- Non, l’arabe littéraire n’est la langue maternelle de personne.
- Oui, il est indispensable à l’unité linguistique du monde arabe.
- La diglossie arabe est structurelle, historique et durable.
- Elle n’est ni un défaut ni une anomalie, mais une clé de compréhension.
9. Les chiffres clés de l’arabe littéraire en 2026
Pour situer l’arabe littéraire dans le paysage linguistique mondial, voici les chiffres essentiels à connaître.
L’arabe est ainsi la 4e langue la plus parlée au monde (après le mandarin, l’espagnol et l’anglais), et l’une des 6 langues officielles de l’ONU aux côtés du français, de l’anglais, du russe, de l’espagnol et du chinois. C’est aussi la langue liturgique de l’islam, religion d’environ 2 milliards de croyants à travers le monde.
10. Apprendre l’arabe littéraire en 20 heures : est-ce réaliste ?
La réponse honnête : oui, pour lire et écrire. Non, pour parler couramment ou maîtriser la rhétorique classique.
La Méthode Jawad® permet aux francophones débutants de lire l’arabe natif (sans phonétique) en 20 heures. Plus de 600 adultes et 400 enfants l’ont fait, avec 93 avis 5 étoiles. Le principe : on aborde l’alphabet, les voyelles courtes (harakāt), les liaisons (jonctions) et les premières règles de lecture, sans jamais passer par la transcription latine.
Pour aller plus loin (conversation, médias, presse), il faut prolonger l’apprentissage avec :
- l’arabe conversationnel pour passer du déchiffrage à la conversation niveau A1-A2,
- l’arabe par les médias pour comprendre Al Jazeera, BBC Arabic, France 24 Arabe,
- le cours dédié à la lecture du Coran pour ceux qui visent la lecture religieuse,
- ou un cours d’arabe dialectal (darija, levantin, égyptien, golfique) pour parler avec un public arabophone régional.
La pédagogie de la Méthode Jawad® a été élaborée par Hassan Bazzin, formateur marocain en langue arabe depuis 10 ans, diplômé de l’Université Toulouse Jean-Jaurès. Elle s’adresse aux adultes francophones, qu’ils soient totalement débutants ou faux-débutants.
11. Conclusion
L’arabe littéraire n’est pas une langue morte, ni une langue parlée au quotidien.
C’est une langue de médiation, de transmission et de référence.
À la question « Qui parle l’arabe littéraire ? », la réponse la plus juste est donc :
Ceux qui l’ont appris, ceux qui l’utilisent, mais personne ne l’a reçu comme langue maternelle.
Comprendre cela, c’est franchir un seuil essentiel dans la compréhension de la langue arabe.
FAQ — Qui parle vraiment l’arabe littéraire ?
L’arabe littéraire est-il une langue morte ?
Quelle est la différence entre arabe littéraire et arabe dialectal ?
Pour un débutant francophone, vaut-il mieux apprendre l’arabe littéraire ou un dialecte ?
Les Arabes se comprennent-ils tous entre eux en parlant leur dialecte ?
Peut-on apprendre l’arabe littéraire en autodidacte ?
Combien de personnes parlent l’arabe dans le monde ?
L’arabe littéraire est-il identique à l’arabe coranique ?
Comment écrire son prénom en arabe littéraire ?
Combien de niveaux d’arabe existent vraiment ?
Approfondir le sujet sur Méthode Jawad
La diglossie arabe a deux faces : l’arabe standard moderne (al-fuṣḥā) d’un côté, les dialectes arabes de l’autre. Pour les comprendre tous ensemble, l’Arabe par les médias enseigne à décoder les chaînes panarabes (Al Jazeera, Al Arabiya, BBC Arabic, France 24 Arabe), terrain où la fuṣḥā reste reine.
Pour situer cette diglossie dans son contexte culturel, vous pouvez lire notre article Qu’est-ce que l’arabité ?, qui explique pourquoi la langue est le ciment d’une identité partagée par 22 pays. Et pour découvrir comment la fuṣḥā a porté pendant cinq siècles le savoir mondial, l’article La civilisation arabo-musulmane remet l’arabe littéraire à sa juste place : celle d’une langue scientifique majeure de l’humanité.
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Découvrir la Méthode JawadPour aller plus loin
- Ferguson, C. A., Diglossia, Word, 1959
- Fishman, J., Bilingualism with and without Diglossia, 1967
- Badawi, E.-S., Levels of Contemporary Arabic, 1973
- Versteegh, K., The Arabic Language, 2014
- Suleiman, Y., The Arabic Language and National Identity, 2003



