Arabité au féminin : 7 femmes qui ont façonné le monde arabe moderne

D'Oum Kalthoum à Fatema Mernissi, 7 femmes qui ont marqué l'arabité moderne. Doria Shafik, Nawal El Saadawi, Assia Djebar : leur héritage pour les femmes francophones d'aujourd'hui.

L’arabité a un visage féminin que peu de manuels racontent. Quand on évoque le monde arabe en France, l’imaginaire collectif se contente de quelques clichés. Pourtant, ces 100 dernières années, des femmes arabes ont écrit des chefs-d’œuvre, transformé la sociologie, gagné des sièges à l’Académie française, vendu des dizaines de millions de disques, défié des dictateurs. Voici sept d’entre elles. Voici aussi ce que leur héritage dit aux femmes francophones d’aujourd’hui qui veulent se reconnecter à la langue arabe.

Du Caire à Beyrouth, de Casablanca à Bagdad : un siècle de pensée et de création portée par des femmes arabes.

1. Pourquoi cette histoire mérite d’être racontée

Quand on parle d’arabité, on cite souvent les hommes : les califes abbassides, les poètes pré-islamiques, les théologiens médiévaux, les leaders politiques du XXe siècle. Pourtant, l’arabité contemporaine telle qu’elle se vit aujourd’hui, avec ses débats, ses musiques, ses littératures, ses combats, est massivement portée par des voix féminines.

Pour les femmes francophones d’origine arabe, maghrébine ou musulmane, redécouvrir ces figures, c’est trouver des modèles d’identification puissants. Pas des saintes lointaines, pas des figures décoratives. Des intellectuelles, des artistes, des militantes qui ont articulé en arabe, en français, en anglais, ce que cela signifie d’être femme dans le monde arabe moderne.

L’enjeu est aussi linguistique. La majorité de leurs œuvres existent en français, mais une part essentielle reste accessible uniquement en arabe. Lire Fatema Mernissi en VO, écouter Oum Kalthoum sans traduction, comprendre Assia Djebar dans les passages où elle bascule entre les deux langues, c’est entrer dans une profondeur que la traduction ne peut pas restituer.

2. Doria Shafik (1908-1975) : la pionnière du droit de vote en Égypte

En 1951, à 43 ans, Doria Shafik entre avec 1 500 femmes dans le Parlement égyptien et l’occupe pendant quatre heures. Elles exigent une chose simple : le droit de vote des femmes. Cinq ans plus tard, en 1956, l’Égypte est le premier pays arabe à l’accorder. Doria Shafik a 48 ans et trois doctorats en philosophie de la Sorbonne dans la poche.

Élève de Taha Hussein, militante féministe radicale, fondatrice du parti politique Bint al-Nil (« Fille du Nil »), Doria Shafik a osé en 1957 entamer une grève de la faim contre la dictature naissante de Nasser. Elle finira assignée à résidence pendant 18 ans. Elle se donnera la mort en 1975.

Aujourd’hui presque oubliée des manuels d’histoire occidentaux, elle est étudiée dans les universités américaines comme l’une des plus grandes figures du féminisme arabe. Son combat pour l’éducation des femmes, l’alphabétisation et l’autonomie politique reste d’une actualité brûlante.

3. Oum Kalthoum (1898-1975) : la voix d’un monde

Aucune description ne suffit. Quand Oum Kalthoum meurt au Caire le 3 février 1975, près de quatre millions de personnes descendent dans les rues. Plus que pour les funérailles de Nasser. Le monde arabe pleure celle qu’on appelait Kawkab al-Sharq (كوكب الشرق), « l’astre de l’Orient ».

كوكب الشرق

Kawkab al-Sharq

« L’astre de l’Orient »

Née dans un village du delta du Nil, fille d’un imam pauvre, elle apprend à chanter en récitant le Coran. À 30 ans, elle est la voix la plus écoutée du monde arabe. Ses concerts du premier jeudi de chaque mois, retransmis à la radio Le Caire, vidaient littéralement les rues du Maroc à l’Irak. Hommes politiques, intellectuels, paysans, tous suspendus à sa voix.

Pour les femmes arabes, Oum Kalthoum a incarné quelque chose de rare : l’autorité absolue d’une femme dans la culture arabe. Aucun chef d’État, aucun poète, aucun chanteur ne lui a jamais contesté son hégémonie. Quand on étudie l’arabe littéraire et la poésie classique, on découvre que la moitié de ses chansons sont en réalité des qasidas d’al-Mutanabbī, d’Ahmad Shawqi ou d’Ibrahim Naji portées par sa voix.

Les médias panarabes ont diffusé les voix féminines d’un bout à l’autre du monde arabe. Pour beaucoup de femmes, écouter Oum Kalthoum, Fairouz ou Najwa Karam est un acte d’identité et de transmission.

4. Nawal El Saadawi (1931-2021) : la médecin qui a défié le silence

Médecin, romancière, militante : Nawal El Saadawi est probablement l’intellectuelle arabe la plus traduite au monde. Plus de 50 livres écrits, traduits dans plus de 30 langues. Six séjours en prison sous trois régimes égyptiens différents (Nasser, Sadate, Moubarak). Une vie entière consacrée à un seul combat : libérer la parole des femmes arabes.

Ses livres comme Femmes au point zéro (1975) ou La Face cachée d’Ève (1977) ont ouvert dans le monde arabe des conversations qui n’avaient jamais eu lieu publiquement : la mutilation génitale, les violences conjugales, le voile, la prison patriarcale. Elle écrivait en arabe, dans une langue claire, accessible, féroce.

Pour les femmes francophones d’origine arabe, Nawal El Saadawi a été l’une des premières à dire sans euphémisme ce que beaucoup pensaient en silence. Lire Memoirs from the Women’s Prison en arabe (Mudhakkirat fi sijn al-nisa), c’est entendre une voix qui n’a pas été filtrée par la traduction.

5. Fatema Mernissi (1940-2015) : la sociologue qui a relu l’islam

Fatema Mernissi est née à Fès, dans un harem traditionnel marocain, en 1940. Elle est devenue l’une des plus grandes sociologues du monde arabe, professeure à l’Université Mohammed V de Rabat, et la première à appliquer la sociologie moderne à la lecture des textes religieux. Son livre Le harem politique (1987) propose une relecture critique des hadiths concernant les femmes, en démontrant que beaucoup ont été déformés par des transmetteurs masculins.

Cette démarche, scientifique et profondément musulmane à la fois, a ouvert un champ nouveau : un féminisme islamique ancré dans la tradition mais critique du patriarcat. Mernissi écrivait en français principalement, mais ses sources étaient arabes. Pour la lire pleinement, il faut connaître le vocabulaire technique de la jurisprudence islamique, qu’elle utilise constamment sans le traduire.

Lauréate du prix Prince des Asturies en 2003 (équivalent espagnol du Nobel), elle fut une figure morale du monde arabe contemporain et une lecture obligatoire pour qui s’intéresse au statut des femmes en islam.

6. Assia Djebar (1936-2015) : première femme arabe à l’Académie française

Quand Assia Djebar est élue à l’Académie française le 16 juin 2005, elle devient la première femme du monde arabe à siéger sous la Coupole. Romancière algérienne, cinéaste, historienne, elle a écrit en français mais sa matière était profondément arabe : la voix des femmes algériennes pendant la guerre d’indépendance, l’histoire de la dynastie omeyyade, la vie quotidienne dans la Médina d’Alger.

Son chef-d’œuvre, L’Amour, la fantasia (1985), tisse trois fils : sa propre histoire d’enfant arabe scolarisée en français, l’histoire de la conquête de l’Algérie par les troupes françaises en 1830, et les voix des femmes algériennes qu’elle interviewait pendant les années 70. C’est l’un des plus grands romans francophones du XXe siècle.

Pour les femmes francophones d’origine maghrébine, Assia Djebar incarne quelque chose de précieux : la possibilité d’habiter deux langues sans en trahir aucune. Le français pour exister dans la modernité européenne. L’arabe pour ne pas perdre la mémoire ancestrale. Elle disait : « Le français est mon butin de guerre. »

7. Hanan al-Shaykh (1945- ) : l’écrivaine de Beyrouth

Pendant la guerre civile libanaise (1975-1990), Hanan al-Shaykh a été l’une des rares écrivaines arabes à raconter ce que la guerre faisait aux femmes. Pas de discours politique, pas de pamphlet : des romans intimes, féroces, sensuels. Son livre Histoire de Zahra (1980) a été interdit dans plusieurs pays arabes pour son traitement franc de la sexualité féminine.

Née à Beyrouth dans une famille musulmane chiite traditionnelle, formée au Caire, exilée à Londres depuis 1982, Hanan al-Shaykh écrit en arabe littéraire moderne avec une virtuosité stylistique reconnue. Son écriture mêle le registre soutenu de la fuṣḥā et les expressions populaires libanaises.

Pour qui apprend l’arabe, lire Hanan al-Shaykh en VO est un excellent palier intermédiaire : arabe contemporain, vocabulaire actuel, narration accessible. C’est une porte naturelle entre le manuel et la grande littérature classique.

8. Fairouz (1934- ) : la voix de la résistance pacifique

Si Oum Kalthoum a régné sur le monde arabe au XXe siècle, Fairouz en est la voix actuelle. Née Nouhad Haddad à Beyrouth en 1934, elle est l’une des plus grandes interprètes de la chanson arabe vivantes aujourd’hui. Plus de 800 chansons enregistrées, plus de 80 millions de disques vendus.

À la différence d’Oum Kalthoum, Fairouz a chanté en arabe libanais et en arabe littéraire, créant un répertoire qui a réconcilié les Arabes avec leurs dialectes locaux comme matériau artistique légitime. Ses chansons sur Jérusalem, Beyrouth, le déplacement, la nostalgie, ont accompagné des générations entières dans la diaspora.

Pour qui apprend l’arabe dialectal levantin, écouter Fairouz est l’une des meilleures portes d’entrée. Sa diction est claire, son vocabulaire riche, et ses textes (souvent écrits par les frères Rahbani ou son fils Ziad) sont des modèles de poésie populaire moderne.

9. Ce que ces sept femmes ont en commun

Au-delà de leurs différences (générations, géographies, religions, disciplines), ces sept figures partagent quelques traits saillants.

  • La double culture comme force, pas comme dilemme. Toutes ont navigué entre l’arabe et au moins une autre langue (français, anglais, persan, hébreu pour Shafik). Loin d’y voir un déchirement, elles ont fait du multilinguisme leur outil.
  • La transgression assumée. Aucune n’a accepté son rôle prescrit. Toutes ont défié, chacune à sa manière, les attendus sociaux de leur époque.
  • La discipline intellectuelle de haut niveau. Trois doctorats pour Doria Shafik, médecine pour Nawal El Saadawi, sociologie pour Fatema Mernissi, Académie française pour Assia Djebar. Aucune dilettante.
  • La fidélité à la langue arabe. Même celles qui ont écrit principalement en français (Mernissi, Djebar) sont restées profondément ancrées dans la langue arabe par leur matière, leurs sources, leurs personnages.
  • La transmission comme projet. Toutes ont enseigné, formé, ouvert des espaces pour les générations suivantes. Aucune n’a gardé son savoir pour elle.

10. Ce que cela dit aux femmes francophones aujourd’hui

Si tu es une femme francophone d’origine arabe ou maghrébine, ou simplement une femme qui s’intéresse à la culture arabe, ces sept parcours te disent quelque chose d’important.

D’abord : tu n’es pas en retard. Doria Shafik a passé son doctorat à 32 ans. Fatema Mernissi a publié son premier grand livre à 35 ans. Hanan al-Shaykh a publié Histoire de Zahra à 35 ans aussi. Aucune n’avait 22 ans quand elle a commencé à exister intellectuellement. La trentaine, la quarantaine, c’est l’âge où ces vies se déploient.

Ensuite : la double culture est une richesse, pas un déchirement. Ces femmes ont prouvé qu’on peut être profondément arabe ET parfaitement francophone, lire le Coran en VO ET citer Foucault, écouter Oum Kalthoum ET Édith Piaf. Le monolinguisme n’a jamais été un horizon souhaitable. Le bilinguisme n’est pas une perte.

Enfin : retrouver l’arabe à l’âge adulte est un choix légitime, ambitieux et nourricier. Pour lire ces autrices en VO, pour comprendre les chansons que leurs voix transmettent, pour transmettre à ses enfants un héritage choisi plutôt que subi. C’est exactement la vocation de la Méthode Jawad : permettre aux femmes francophones de retrouver l’arabe en 20 heures, sans culpabilité, sans souffrance, avec accompagnement.

Du Maghreb au Levant, du Golfe à l’Égypte : ces sept voix incarnent une arabité plurielle, féminine et ouverte sur le monde.

11. Pour aller plus loin

Cette exploration de l’arabité au féminin s’inscrit dans un parcours plus large que tu peux poursuivre sur Méthode Jawad. Pour comprendre l’arabité dans son ensemble, comme concept identitaire et culturel, lis l’article complet Qu’est-ce que l’arabité ?. Pour replacer ces femmes dans la longue histoire intellectuelle du monde arabe, l’article La civilisation arabo-musulmane raconte l’âge d’or de Bagdad à Cordoue.

Pour entrer dans la poésie arabe, qui est au cœur du répertoire d’Oum Kalthoum et de Fairouz, l’article La poésie arabe : quand les mots étaient suspendus aux étoiles retrace 1 500 ans de tradition jusqu’à Mahmoud Darwich. Si tu te poses la question pratique de quel module choisir pour démarrer, l’article Qui parle l’arabe littéraire ? t’aide à clarifier la différence entre fuṣḥā et dialectes.

Tu veux retrouver la langue arabe et accéder en VO à Oum Kalthoum, Fairouz, Mernissi, Djebar ? La Méthode Jawad te permet de lire et écrire l’arabe en 20 heures, sans phonétique, avec un accompagnement humain.

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Questions fréquentes sur les femmes arabes modernes

Qui sont les plus grandes intellectuelles arabes du XXe siècle ?
Parmi les plus marquantes : Doria Shafik (féministe égyptienne), Nawal El Saadawi (médecin et écrivaine égyptienne), Fatema Mernissi (sociologue marocaine), Assia Djebar (romancière algérienne, Académie française), Hanan al-Shaykh (écrivaine libanaise). Côté musique : Oum Kalthoum et Fairouz ont façonné la culture musicale du monde arabe.
Pourquoi Oum Kalthoum est-elle si importante dans la culture arabe ?
Oum Kalthoum (1898-1975) a régné sur la musique arabe pendant 50 ans. Ses concerts mensuels du premier jeudi vidaient les rues du Maroc à l’Irak. À sa mort, près de 4 millions de personnes ont descendu les rues du Caire. Elle incarne une autorité culturelle féminine que peu de figures, hommes ou femmes, ont atteint dans l’histoire moderne.
Y a-t-il une académicienne arabe à l’Académie française ?
Oui. Assia Djebar, romancière algérienne, a été élue à l’Académie française le 16 juin 2005. Elle est la première femme du monde arabe à siéger sous la Coupole. Son œuvre romanesque, écrite en français mais ancrée dans la mémoire arabe, est considérée comme l’une des plus importantes de la littérature francophone du XXe siècle.
Faut-il connaître l’arabe pour lire Fatema Mernissi ou Assia Djebar ?
Non, pas obligatoirement. Mernissi écrivait principalement en français, Djebar exclusivement en français. Mais leurs sources, leurs personnages et leur matière sont profondément arabes. Connaître la langue arabe permet de saisir des nuances que la traduction efface : termes techniques de la jurisprudence islamique chez Mernissi, voix dialectales algériennes chez Djebar.
Comment retrouver la langue arabe à l’âge adulte ?
La Méthode Jawad® est conçue spécifiquement pour les francophones adultes. En 20 heures, tu apprends à lire et écrire l’arabe sans phonétique. Pas de prérequis, pas de honte d’avoir oublié, accompagnement humain par Hassan Bazzin. Beaucoup d’élèves sont des femmes entre 28 et 45 ans qui veulent retrouver une langue qu’elles n’ont jamais ou peu apprise.

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