Une question simple, et pourtant vertigineuse : qui est arabe ? Est-ce une question de sang, de religion, de géographie, de langue ? Est arabe celui qui naît dans la péninsule arabique ? Ou celui qui parle arabe à Casablanca, à Beyrouth, à Paris ? Un chrétien libanais dont la famille parle arabe depuis vingt générations est-il moins arabe qu’un musulman de Riyad ?
Ces questions ne sont pas seulement philosophiques. Elles ont agité les esprits depuis plus d’un siècle et continuent de façonner les identités, les politiques, les littératures. Comprendre ce qu’est l’arabité, al-uruba (العروبة), c’est comprendre l’une des forces culturelles les plus puissantes du monde contemporain et l’un des concepts identitaires les plus discutés du XXe siècle.

1. L’arabité avant l’islam : une identité bédouine et poétique
Avant le VIIe siècle, avant le Coran, avant l’islam, il y a déjà des Arabes. Ce sont des tribus de la péninsule arabique : éleveurs de chameaux et marchands, guerriers et poètes. Et dans ce monde pré-islamique, la poésie est le ciment de l’identité.
Chaque tribu a son poète, son shair (شاعر), littéralement « celui qui ressent ». Il est à la fois le porte-parole, le chroniqueur et le gardien des valeurs de sa communauté. Les grandes foires comme celle d’Ukaz (عكاظ) sont des compétitions poétiques où les meilleures qasidas sont exposées, mémorisées, transmises.
C’est dans ce contexte qu’apparaissent les Mu’allaqat (المعلقات), les « Suspendues », sept odes pré-islamiques considérées comme si parfaites qu’une tradition veut qu’elles aient été brodées en lettres d’or et accrochées aux murs de la Kaaba. La parole poétique arabe est sacrée avant même que le Coran ne soit révélé. Pour aller plus loin sur ce point, vous pouvez consulter notre article complet sur la poésie arabe.
2. L’islam comme amplificateur de l’arabité
Avec l’islam au VIIe siècle, la langue arabe connaît une mutation décisive. Le Coran, kalam Allah (la parole de Dieu), est révélé en arabe. Cette révélation fait de la langue arabe la langue du divin pour des centaines de millions de croyants.
Mais cela crée aussi une tension fascinante : l’islam n’est pas, en principe, une religion arabe. Muhammad s’adresse à toute l’humanité. Et pourtant, le Coran ne peut pas être traduit. La version arabe est l’originale, l’unique, l’inimitable. Cela lie indissolublement l’arabe à la foi islamique, tout en posant la question : qu’est-ce qui vient d’abord, l’arabité ou l’islam ? Cette question, posée pour la première fois explicitement au IXe siècle, n’a toujours pas reçu de réponse consensuelle.

3. La théorie de Sati’ al-Husri : la langue avant la religion
Au début du XXe siècle, un intellectuel syrien du nom de Sati’ al-Husri (1882-1968) formule une réponse radicale et novatrice. Influencé par les nationalismes allemand et polonais (Herder et Mickiewicz notamment), il construit une théorie de l’identité arabe qui place la langue et la culture au-dessus de la religion.
« L’arabité n’appartient pas en propre aux fils de la péninsule arabe, ni aux seuls musulmans. Elle concerne tout individu appartenant à un pays arabe et parlant l’arabe, qu’il soit égyptien, koweïtien ou marocain, qu’il soit musulman ou chrétien, qu’il soit sunnite, ja’afarite ou druze, qu’il soit catholique, orthodoxe ou protestant. »
Sati’ al-Husri, Al Uruba awwalan, 1955
Cette définition est révolutionnaire. Elle ouvre la Nation arabe à tous les arabophones, quelle que soit leur confession. Elle fait des chrétiens du Liban, des Coptes d’Égypte, des Juifs d’Irak des membres à part entière du monde arabe. La langue est le passeport, non la prière. Cette pensée alimentera toute la génération du panarabisme politique, de Michel Aflaq (chrétien et fondateur du parti Baath) à Gamal Abdel Nasser.
4. L’arabité comme espace pluriel
La réalité de l’arabité contemporaine est à la fois plus riche et plus complexe que n’importe quelle théorie. Le monde arabe s’étend sur 22 pays, de l’Atlantique au Golfe Persique, du Sahara à la Méditerranée. Il recouvre des paysages, des histoires, des cuisines, des musiques et des dialectes d’une extraordinaire diversité, et près de 500 millions de locuteurs au total.
- L’arabité est multiconfessionnelle. Le Liban compte une population chrétienne d’environ 40 % des citoyens (Maronites, Orthodoxes, Catholiques) qui parlent arabe depuis des siècles. En Égypte, les Coptes célèbrent la messe en partie en arabe. En Syrie, en Irak, en Palestine, des communautés chrétiennes sont arabophones depuis l’Antiquité tardive.
- L’arabité est multi-ethnique. Les Berbères du Maghreb ont une identité propre tout en parlant arabe (le berbère et l’arabe coexistent). Au Soudan, des populations africaines subsahariennes s’expriment en arabe soudanais. Les Kurdes en Irak, les Assyriens, les Turkmènes, les Arméniens du Levant participent tous, à des degrés divers, de l’arabité culturelle.
- L’arabité est diglossique. Il y a l’arabe standard moderne (al-fusha), langue de l’écriture et des médias. Et il y a les dialectes (al-ammiyya), différents d’un pays à l’autre.

5. L’arabité culturelle : musique, cinéma, gastronomie
Au-delà de la langue et de la politique, l’arabité existe surtout comme espace culturel partagé. Trois exemples suffisent à le mesurer.
La musique : Oum Kalthoum, voix d’un monde
Le 3 février 1975, lors des funérailles d’Oum Kalthoum au Caire, près de quatre millions de personnes descendent dans les rues. Pour comparaison, c’est plus que pour les funérailles de Nasser. Cette chanteuse égyptienne, surnommée Kawkab al-Sharq (« l’astre de l’Orient »), incarnait à elle seule une arabité musicale qui dépassait toutes les frontières politiques. Du Maroc à l’Irak, on écoutait Oum Kalthoum chaque premier jeudi du mois, lors de ses concerts radiophoniques mensuels.
À ses côtés, Fairouz (Liban), Mohamed Abdel Wahab (Égypte) et Farid el-Atrache (Syrie) ont façonné une mémoire musicale commune. Aujourd’hui encore, dans n’importe quel taxi du Caire, de Casablanca ou de Beyrouth, ces voix continuent de tisser un fil arabe transnational.
Le cinéma : Hollywood sur le Nil
Pendant tout le XXe siècle, le cinéma égyptien a fait fonction de cinéma panarabe. Les studios Misr, fondés par Talaat Harb en 1934, produisaient des films vus de Tunis à Bagdad. L’accent égyptien est devenu, par cette diffusion massive, l’accent dialectal le plus compréhensible dans tout le monde arabe, même pour ceux qui ne sont pas Égyptiens.
La gastronomie : un héritage partagé
Du houmous au mouhamarah, du tajine au mansaf, du baklava au knafeh, la cuisine arabe constitue un autre langage commun. Chaque plat porte l’histoire des routes caravanières, des conquêtes, des ports méditerranéens et des mariages culturels. Le café lui-même, qahwa, est probablement l’invention culturelle arabe la plus universellement adoptée par le reste du monde.
6. Le panarabisme politique : ascension et limites
Au XXe siècle, l’arabité a aussi été portée comme un projet politique. Le panarabisme, idéologie qui visait à créer une grande Nation arabe unifiée, a connu son apogée avec Gamal Abdel Nasser (1918-1970). Sa proclamation en 1958 de la République arabe unie, fusionnant l’Égypte et la Syrie, semblait inaugurer une ère nouvelle.
L’expérience a duré trois ans. La Syrie s’est retirée en 1961, marquant la première grande désillusion. Plus tard, les régimes baathistes en Syrie et en Irak ont revendiqué eux aussi l’héritage panarabe, mais avec des résultats politiques mitigés. La Ligue arabe, fondée en 1945 et regroupant aujourd’hui les 22 pays arabes, demeure une institution diplomatique mais n’a jamais atteint le niveau d’intégration de l’Union européenne.
Pourquoi ? Parce que les réalités politiques de chaque pays sont si différentes (monarchies du Golfe, républiques arabes, États post-coloniaux du Maghreb) qu’aucun projet politique unique n’a su les fédérer durablement. L’arabité reste un sentiment culturel partagé, plus qu’un projet institutionnel.
7. L’arabité numérique au XXIe siècle
Avec l’essor des chaînes panarabes (Al Jazeera, Al Arabiya, BBC Arabic, France 24 Arabe) et des réseaux sociaux, l’arabité connaît une nouvelle phase. Al Jazeera, lancée en 1996 depuis Doha, a créé un espace public arabe pour la première fois depuis l’ère ottomane. Près de 50 millions de téléspectateurs réguliers dans tout le monde arabe.
Sur Twitter, sur YouTube, sur TikTok, des créateurs marocains, libanais, égyptiens, saoudiens, palestiniens dialoguent quotidiennement, créant une conversation arabe en temps réel qui n’avait jamais existé auparavant. Les dialectes locaux y trouvent une nouvelle légitimité écrite, et l’arabe standard moderne y reste le terrain neutre du commentaire intellectuel et journalistique.
8. L’arabité en mouvement : du Printemps arabe à aujourd’hui
En 2011, quand les peuples arabes se soulèvent en Tunisie, en Égypte, en Libye, en Syrie, les médias du monde entier parlent de « Printemps arabe« . Ce terme porte une hypothèse implicite : que ces révoltes sont liées par quelque chose de commun, une solidarité, un destin partagé. La réalité a été plus contrastée, mais le phénomène a démontré la circulation rapide des idées, des hashtags, des slogans dans l’espace arabe.
Tant que l’arabe standard moderne sera enseigné de Rabat à Bagdad, tant que les chansons d’Oum Kalthoum ou de Fairouz feront vibrer des millions de cœurs du Maroc au Koweït, tant que les jeunes arabes échangeront sur les mêmes plateformes en alternant fusha et dialecte, il y aura une arabité.
La Méthode Jawad vous propose d’entrer dans l’arabité par la langue, littéraire ou dialectale, selon vos objectifs.



